L’âge de mes artères #1

« Putain tu fais pas ton âge! »

En général cette réflexion m’est faite entre onze heure du matin et trois heures de l’après-midi (j’ai pris soin au préalable de trouver un moyen de citer mon âge alors qu’on ne m’avait rien demandé). C’est le créneau horaire où je suis au top de moi même. Je suis bien réveillée/défroissée et pas encore fatiguée. L’heure du gouter m’est fatale en terme de fatigue (on a pas conscience d’à quel point il est éreintant de digérer un pain au chocolat). Avant et après je fais mon âge, additionné à celui de mes voisins et on m’appelle « Madame » sans l’ombre d’une hésitation.

Il y a ce qu’on appelle le « bon timing » en ce qui me concerne. Le bon timing et deux ou trois autres trucs tels que:

  • Avoir dormi huit heures. Si c’est plus je suis bouffie, si c’est moins je suis frippée
  • Ne pas avoir bu (d’alcool) depuis huit jours. Le moindre demi ne me pardonnera RIEN (et quand j’ai bu, j’ai sommeil)
  • Ne pas être trop maquillée. J’aimerais savoir qui est le ou la connasse qui préconise qu’on poudre son anti-cernes (Ne surtout pas porter d’anti-cernes, encore moins de smocky)

On a pas l’air vieux passé quarante ans, on a juste l’air épuisé(e) en permanence. Personnellement je pense que je paie pour toutes ces nuits endiablées à danser sur les tables du Truskel en buvant du vin blanc frelaté. J’ai niqué mon capital jeunesse dans des endroits bofs à faire des trucs pas très interessants.

Maintenant je danse toute la nuit jusqu’à 21 heures et en plus je fais semblant de m’amuser. Danser… Je ne danse plus en vrai, je ressemble trop à ces « vieux » donc je me moquais, quand je les voyais se lancer dans une chorégraphie endiablée aux réunions familiales. Non, moi je bouge la tête en cadence, pour montrer que j’ai saisi qu’il y avait du rythme, voire même que je connais le titre qui est en train de passer (alors que pas du tout 87% du temps). Je brouille les pistes. Je fais celle qui regarde les autres s’amuser avec un semblant de dédain devant tant de ringardise (alors que j’ai juste sommeil et que je voudrais rentrer me coucher, mais que j’ai peur qu’on me juge)

Car non contente de donner l’impression d’avoir poussé des wagonnets de charbon pendant les 20 dernières années dans une mine des Appalaches, je suis devenue très chiante.

Rien ne me tente plus, quand la journée touche à sa fin, que de prendre un bain pour me jeter dans mon pyjama et ne rien faire du tout. Le pyjama c’est l’amour de ma vie. On partage cette relation fusionnelle, on regarde dans la même direction (mon étagère où trônent toutes mes paires d’escarpins à paillettes, endeuillées sous la poussière). On se met au lit à 20H30. Il fut un temps où je me serais sapée et maquillée comme Rupaul pour aller chercher de la bisque de homard Liebig au Franprix d’en bas et où, 20H30 était le moment où la vraie journée commençait. Aujourd’hui j’ouvre au livreur avec mon vieux gilet couvert de bouloches, mon chignon de la douche (avec deux centimètres de cheveux blancs) et mes chaussons, à 14H, sans honte.

Je suis arrivée à ce moment de ma vie où je sors des phrases telles que « il y a 25 ans ». J’ai mal aux articulations quand le temps est humide (je me suis fait un torticollis en baillant l’an dernier) et je suis perdue sans mes lunettes (j’en ai besoin pour mettre mes lentilles de contact). Je crois que j’ai vraiment passé un cap le jour où j’ai investi dans ma couverture chauffante électrique (c’est à ce jour, le plus beau jour de ma vie).

Il y a encore peu, la vie me réservait encore quelques plaisirs, comme la bouffe par exemple. Maintenant quand je suis au restau, à la vue d’une saucisse-aligot au menu, mon coeur dit oui mais mon organisme m’envoie le message suivant « Si tu avales une bouchée de ce truc, je te le ferait payer très très cher » et je commande une salade, en pensant avec nostalgie à tout ce que je pouvais ingurgiter sans crainte, tout en prenant bien soin de mastiquer correctement ma laitue (j’ai peur de m’étouffer). Je ne fais peut-être pas mon âge mais je dois faire attention à ce que je mange rapport à ma digestion, à ce que je bois rapport à mon hydration, à ce que je fume rapport à mon cancer, à ce que je dis rapport à dans 80% des cas je dis des conneries (Et j’ai passé l’âge où on s’émeut gentiment devant tant d’ignorance).

Je pourrais vous dire que tout ça est bien triste, mais en fait pas tellement. Je trouve la musique trop forte, les jeunes trop cons (c’est clairement un procès d’intention puisque je ne fréquente pas de jeunes), et globalement je n’aime plus trop les gens (en tout cas je ne m’en cache plus). Je suis devenue une Tatie Danielle qui commanderait un Perrier-rondelle en Happy Hour en contemplant avec un air énamouré ses nouveaux bas de contention.

Le vrai problème ce n’est pas que je vieillisse à la vitesse de l’éclair. Le vrai problème c’est que je travaille dans une industrie dite « Jeune », à savoir la Tech. Si c’est tout à fait ok de travailler de chez moi en pyjama, des tâches de bolognaise sur mon t-shirt de la veille et les poils de nez qui dépassent de mes narines, ce n’est malheureusement pas possible au bureau. Au bureau je dois être cette personne de quarante ans passés, devant qui on s’ébahit qu’elle ne fasse pas son âge. Et faites-moi confiance, c’est une humiliation de chaque instant. Quand je ne comprends pas une expression, le jeune me répond par « C’est comme ça que les jeunes disent pour (…) », et comme je ne comprends jamais rien à rien… Donc mes collègues sont jeunes. Ça implique que l’on fasse des « after work » de type, Karaoke (je n’aime que les chanteurs morts et enterrés), qu’on aille a des fêtes (je m’ennuie déjà pendant le trajet à l’aller) ou que l’on aille a des concerts (je fais de la retention d’eau, je ne peux pas rester debout trop longtemps et c’est qui ce groupe déjà?), bref qu’on soit un tant soit peu enthousiaste (j’ai déjà fait la requête Google suivante : « Est-ce qu’on sait qu’on va mourrir quand on meurt? »). Comme j’ai décidé de ne pas tricher, je prodigue des conseils, forte de ma longue expérience de la vie « Pour la sodomie mieux vaut un lubrifiant à base de Silicone qu’à base d’eau, mais attention, ça tâche les draps! ». Je suis la personne « Qui sait les choses », qui contribue à passer le flambeau aux générations futures.

J’ai fini par comprendre qu’en fait je ne suis pas vieille, c’est juste que je ne suis plus jeune. Mais ce n’est pas très grave, forte de cette expérience  antédiluvienne, j’en sais plus sur la vie (Déjà j’en sais plus sur le lubrifiant mais l’expertise ne s’arrête pas là). Par exemple, quand j’étais jeune je croyais que l’amour était le remède à tous mes maux (HAHAHAHAHAHAHA). Maintenant je sais que l’amour multiplie le linge sale et la consommation de papier toilette.

Il y a peu, la colocataire d’un ami (elle a 26 ans) lui disait en parlant de moi « Quand j’aurais son âge, j’aimerais être comme Perdi! ». Outre le fait que pour en arriver à cette réflexion il faut en déduire que 43 ans c’est « le bout de la route » (Nous on dit « La croisée des chemins »), je voudrais savoir comment une gamine de 26 piges puisse penser une minute que je puisse être un objectif à atteindre? Ce que j’entends par là, c’est qu’à 26 ans je ne m’imaginais pas avec des poches sous les yeux à 17H00, me re-servant de la San Pellegrino avec gourmandise à l’apéro (celui de 17H30) en débattant sur les méfaits de la constipation, frétillante d’impatience à l’idée de porter un pyjama dépareillé, vautrée avec le chat (des fois je me sert de lui comme d’un oreiller). Quand j’avais 26 ans, je croyais que ça durerait toute la vie en fait, de dormir 3 heures par nuit, la loi de la gravité mais qu’est-ce que c’est? Il aurait fallu m’attacher pour m’empêcher de sortir MAIS je ne savais pas quel lubrifiant choisir (ça m’aurait évité bien des déconvenues).

J’ai troqué des heures à surfer sur Internet à trouver une petite robe noire qui fasse « un peu pute mais pas trop », qui « cache mes fesses mais montre mes seins », qui se porte « le jour comme la nuit », par des conversations avec mes potes sur le fait que le lactose nous tue a petit feu (et nous file une diarrhée fulgurante une fois sur trois).

De Gaule disait « La vieillesse est un naufrage ». Vu d’où je suis, je trouve que la vieillesse ressemble surtout à une balade en pédalo à l’île de loisir de Bois-le-Roi.

Pour finir, de la même façon que la coloc de mon pote se demande à quoi elle ressemblera quand elle aura mon âge, je me demande comment moi je serait à soixante piges (mon âge ressenti soit dit en passant). J’ai assez peu d’indices puisqu’il existe à l’heure actuelle des retraités dont la vie est plus palpitante que la mienne. Mais je sais déjà que le chat sera mort (moi qui l’aime tant), que je n’aurais plus mes règles, que mes collègues d’aujourd’hui auront besoin des jeunes pour leur traduire le nouveau jargon en vogue et que peut-être les voitures voleront.